ALBRECHT VON HALLER ET CHARLES BONNET Imprimer
Écrit par Philippe Colin   
Dimanche, 11 Septembre 2011 16:54

ALBRECHT  VON  HALLER   ET   CHARLES  BONNET

Dr Philippe Colin

 

 

Albrecht Von Haller est une des rares personnes à être citée dans l’Organon de Samuel Hahnemann (notes 138 et 144 de la 6ème édition de l’Organon)(4); il a paru intéressant de faire sa connaissance pour mieux situer les conceptions d’Hahnemann au sujet de la médecine de son époque. Charles Bonnet est un contemporain de Von Haller, les deux hommes correspondaient régulièrement entre eux , et l’œuvre de Charles Bonnet mérite elle aussi d’être étudiée. Par ailleurs, Albrecht Von Haller et Charles Bonnet sont cités par Kant dans la Critique de la Raison Pure (pages 542 et 574 de l’édition 2001 GF Flammarion), ouvrage qu’avait lu Samuel Hahnemann ainsi qu’il l’indique dans sa lettre à Von Villers du 30 janvier 1811 ( Page 387 de la biographie de Samuel Hahnemann par Richard Haehl, réédition Indienne de 1985, Jain Publishers) et par conséquent il n’est pas interdit de supposer que Samuel Hahnemann connaissait aussi Charles Bonnet.

 

Biographie d’Albrecht Von Haller

Haller est né le 16 octobre 1708 à Berne en Suisse, il était le cinquième enfant du juriste Niklaus Emanuel Haller.

Le jeune Albrecht débuta ses études de médecine en Allemagne à Tübingen en 1723, les poursuivit à Leiden et devint docteur en médecine dans cette ville en 1727, et poursuivit des études d’anatomie et de chirurgie l’année suivante à Londres et à Paris. En 1728 il fit un voyage à travers les Alpes et entreprit des études de botanique ; ce voyage lui inspira le plus célèbre de ses poèmes «  Die Alpen ».

Durant l’hiver 1728-1729, il remplaça à Bâle le professeur d’anatomie JR Mieg et en 1729, il revint à Berne pour commencer son activité de médecin ; à cette époque il avait déjà commencé à écrire et à publier des poèmes. Il se maria avec Marianne Wyss en 1731 et occupa le poste de bibliothécaire de la bibliothèque de Berne de 1735 à 1736.

De 1736 à 1753 il enseigna l’anatomie, la botanique et la chirurgie à Göttingen et publia de nombreuses œuvres. Il fut anobli par l’empereur Franz I en 1749.

Tout comme Hahnemann quelques décennies plus tard, il était franc-maçon.

Il obtint le poste de maire de Berne en 1753 et garda cette fonction pendant quatre ans. Après avoir décliné des offres de fonction à l’université de Göttingen, il termina sa vie comme « Assessor perpetuus » au conseil sanitaire de la ville de Berne et mourut le 1er décembre 1777.

 

Œuvre d’Albrecht Von Haller

Von Haller est connu à la fois comme médecin, poète et botaniste.

 

En tant que médecin, il étudia l’anatomie, la physiologie et l’embryologie ; il publia en particulier des travaux sur les os en 1758, sur le cœur la même année, et des travaux sur la physiologie humaine et animale ; parmi ceux-ci nous pouvons mentionner : Elementa physiologiae corporis humani (1757-1766), De partibus corporis humani sensibilibus et irritabilibus (1753), et Mémoires sur la nature sensible et irritable des parties du corps animal (1756-1760). Il publia également plusieurs ouvrages d’anatomie. Il insista sur la nécessité d’entreprendre des expérimentations rigoureuses dans tous les domaines qu’il étudia et il peut être considéré comme le fondateur de la physiologie expérimentale; Samuel Hahnemann connaissait ses écrits et traduisit sa matière médicale en 1806 ; c’est ainsi qu’il a pu se référer à lui au sujet de l’importance d’expérimentations conduites selon des protocoles rigoureux.

 

Comme poète, son ouvre est moins importante, elle est empreinte de considérations métaphysiques et religieuses (Die Alpen, où il oppose la force pure de la nature à l’aspect impur de la civilisation humaine), et sur la fin de sa vie il publia un ouvrage dirigé contre Voltaire (Briefe über einige Einwande noch lebender Freigeister wider die Offenbarung , 1775-1777).

 

Haller botaniste a entreprit la première flore systématique de Suisse et il fondit le jardin botanique de l’université de Göttingen ; son herbier principal peut être vu au muséum d’histoire naturelle de Paris. De nombreuses variétés de plantes portent son nom : Pulsatilla halleri, Oxytropis halleri, Leucanthemum halleri, Androsace halleri, Senecio halleri, Festuca halleri, Primula halleri pour n’en citer que quelques unes. Il est cité par Linné et par de nombreux autres botanistes, ainsi Jules Amann en 1918 dit de lui : « De Haller peut être regardé en quelque sorte comme le père de la botanique en Suisse ».

 

Albrecht Von Haller a eu une correspondante très importante avec de nombreuses personnalités scientifiques et littéraires de son époque à travers toute l’Europe ; comme le rappelle Georges Canguilhem (Etudes d’histoire et de philosophie des sciences, Vrin, 19994, pages 75 et suivantes) il était en relation avec le Montpelliérain Barthez et avec Auguste Comte et il écrivait régulièrement à son compatriote Genevois Charles Bonnet, philosophe et naturaliste (1720-1793). Celui-ci a écrit en 1754 un  « Essai de psychologie », et 2 autres ouvrages importants, un «  Essai analytique sur les facultés de l’âme » (1759) et un autre livre intitulé « Contemplation de la nature » (1764).

L’  « Essai de psychologie » nous a paru intéressant à commenter car il peut éclairer certaines conceptions de cette époque et permettre de mieux comprendre certaines idées de Samuel Hahnemann.

 

Charles Bonnet : Essai de psychologie (1754)

Dans son introduction, Charles Bonnet affirme les liens étroits entre le corps et l’esprit ainsi que l’importance des sens et de la parole : « Ce n’est qu’avec le secours des sens que l’âme acquiert des idées, et celles qui semblent les plus spirituelles n’en ont pas moins une origine très corporelle ; Cela est sensible : l’âme ne forme des idées spirituelles qu’à l’aide des mots qui en sont les signes ; et ces mots prouvent la corporéité de ces idées ».

 

Pages 4 et 5,  nous pouvons lire que l’embryon possède une vie psychique, et que « par sa nature d’être sentant, elle (l’âme de l’embryon) désire nécessairement la continuation du plaisir et la cessation de la douleur ». La naissance est le moment privilégié du début de la prise de conscience du corps et après la naissance, la recherche du plaisir continue, ainsi que l’évitement de la douleur (page7).

 

L’ouvrage se poursuit par la description du développement psychomoteur de l’enfant, et revient sur l’importance de la parole et du langage (pages 25 à 29). Nous assistons ensuite à la description des 5 sens puis à la revue des conceptions philosophiques sur les relations entre le corps et l’âme (jusqu’à la page 73). Charles Bonnet conclue cette partie par cette phrase : « Nous sommes donc formés de deux substances qui, sans avoir rien de commun, agissent pourtant ou paraissent agir réciproquement l’une sur l’autre ; et ce composé est un des plus surprenants et des plus impénétrables de la création ».

 

Page 80, l’auteur affirme la complexité de l’âme : « L’âme a si essentiellement plusieurs idées présentes à la fois, que c’est du sentiment des rapports de son état présent avec ses états antécédents que découle la personnalité » ; après avoir cité Leibnitz («  la perception est la représentation de la multitude dans l’unité »), Charles Bonnet rajoute : « je ne voudrais pas dire que l’âme est modifiée de plusieurs manières à la fois, mais que sa modification est complexe et renferme plusieurs déterminations à la fois, à peu près comme le feu est en même temps chaud et lumineux ».

 

Page 90, il décrit, sans toutefois le nommer, le fonctionnement de l’inconscient : « Prenons garde à ceci : l’âme toujours présente à elle-même, s’ignore elle-même. Elle agit à chaque instant sur les différentes parties : elle exerce cette action le voulant et le sachant ; et elle ne connaît point la manière dont elle l’exerce … Y aurait-il de la contradiction à penser que la force motrice déploie son activité sur certaines parties en vertu d’une loi secrète qui la rend indépendante à cet égard de toute volonté et de tout sentiment ?» Dans la même veine, nous pouvons lire page 93 : « C’est encore par la même raison que l’âme ne se connaît pas elle-même. L’âme ne connaît que par l’intervention des sens. Les sens n’ont de rapport qu’à ce qui tient au corps : l’âme n’est rien de ce qui tient au corps », et page 95 « Mais l’âme est unie au corps : elle en éprouve à chaque instant les impressions ; quoique toutes ces impressions ne lui soient également sensibles. De là il arrive assez souvent que l’âme croit agir indifféremment, bien qu’elle soit mue par une raison ; mais cette raison est alors une certaine disposition du corps dont l’âme ne s’aperçoit pas clairement ». Et de conclure page 96 : « De là découle une maxime importante : puisque des raisons sourdes sont capables de nous déterminer, et qu’elles peuvent devenir d’autant plus efficaces que nous nous en défions moins, il est d’un homme sage de ne souffrir chez lui que le moins de ces raisons qu’il est possible ». On voit bien par là que Charles Bonnet insiste sur l’importance de connaître ses motivations conscientes ou inconscientes.

 

Page 99, Charles Bonnet nous met en garde : « Telle est l’union de l’âme et du corps, qu’à l’occasion de certaines idées qui s’offrent à l’âme, il s’excite dans le corps certains mouvements qui rendent ces idées plus vives. Celles-ci, devenues telles, augmentent à leur tour la force des mouvements ; et de cette espèce d’action et de réaction résulte la passion qui augmente sans cesse. Les appétits sensuels se rendent plus actifs et plus pressants : le sang froid nécessaire à la raison pour discerner le vrai disparaît entièrement et fait place au tumulte et à l’agitation. L’âme cède à la force qui l’entraîne et devient la proie de la passion ».

Les relations du corps et de l’esprit sont de nouveau abordées page 126 : « L’âme est un être qui agit par l’intervention d’un autre être. Les facultés de l’âme sont modifiées par l’état du corps. L’état du corps est déterminé par la naissance et par les impressions du dehors ».

Après une analyse des différents types de plaisir, du développement sensoriel de l’enfant et de  son éducation (pages 128 à 149), l’auteur insiste sur l’importance de la connaissance pour le progrès de l’esprit humain : « L’esprit d’observation qui s’y montre partout est l’esprit universel des sciences et des arts. C’est cet esprit qui va à la découverte des faits par la voie la plus sûre, et qui voit toujours naître sous ses pas des vérités nouvelles » (page 150).

Cet ouvrage se termine par des considérations sur l’éducation et conclue par la réflexion suivante : « La mort, si redoutable au vulgaire, n’est pour une âme philosophique que la mue qui dit précéder une heureuse transformation ».

 

Quelques commentaires

Von Haller a inspiré Hahnemann par sa conception de l’expérimentation, qui doit absolument être rigoureuse pour être fiable, et qui doit être la base de toute découverte scientifique. Ceci nous rappelle que la médecine homéopathique est avant tout une médecine basée sur l’expérimentation. Et l’on sait comment Samuel Hahnemann était rigoureux et exigeant dans ses expérimentations.

Les relations de Von Haller avec Charles Bonnet nous montrent que l’esprit scientifique est loin d’être incompatible avec des considérations philosophiques sur les relations psyché-soma ou une étude psychologique de l’être humain.

Charles Bonnet était-il connu de Samuel Hahnemann ? Comme nous l’indiquions dans l’introduction, il n’est pas interdit de le supposer, Hahnemann ayant lu la Critique de la Raison  Pure de Kant où sont cités Von Haller et Charles Bonnet. En tout cas, nous pouvons retrouver la plupart des réflexions de Charles Bonnet dans les écrits du fondateur de l’homéopathie : l’union du corps et de l’esprit est certes une notion remontant aux philosophes grecs, que connaissait bien Hahnemann ; les interactions entre la psyché et le corps sont typiques du raisonnement homéopathique, et Hahnemann faisait déjà bien la distinction entre troubles somato-psychiques et troubles psychosomatiques, comme en témoignent plusieurs chapitres de l’Organon et les notes 57 et 171 de la 6ème édition.

Charles Bonnet insiste tout comme Hahnemann sur l’importance de l’observation la plus impartiale possible.

L’importance de la parole était prise en compte par Hahnemann, comme en témoignent plusieurs chapitres de l’Organon (en particulier les chapitres 84, 87, 88, 225, 226, 228 et 229).

Si Hahnemann n’emploie jamais le mot d’inconscient, il est en filigrane dans toute son œuvre, ne serait-ce que par le fait que la teneur des rêves soient systématiquement notée dans sa matière médicale ; de plus nous pouvons lire dans le chapitre 87 la nécessité de ne pas influencer le patient et de poser des questions ouvertes, au chapitre 98 l’importance de la connaissance de l’homme, dans la note 128 l’importance de ne pas interrompre le patient et à la note 133 de ne pas émettre de suggestions ; qui plus est l’origine des maladies peut être dû dans certains cas au refoulement d’une vengeance ( note 133).

Enfin, la complexité de l’être humain est un thème qui sous-tend les différences existant entre les différentes écoles homéopathiques : si nous pouvons à la suite de Leibnitz rechercher l’unité de l’être humain par l’intermédiaire de la multiplicité de ses représentations, nous pouvons également nous demander si la complexité de la personnalité humaine peut être résumée dans la matière médicale d’un seul médicament homéopathique, même si cette matière médicale est riche de nombreux symptômes…

 

Références

1 - Toute la documentation  sur Albrecht von Haller est tirée du site internet http://www.haller.unibe.ch ; ce site est rédigé en langue allemande et est très complet.

2 – L’ouvrage de Charles Bonnet peut être consulté sur le site internet de la Bibliothèque Nationale : http://gallica.bnf.fr

3 – Georges Canguilhem ; Etudes d’histoire et de philosophie des sciences ; Vrin ; 1994.

4 – Samuel Hahnemann ; 6ème édition de l’Organon ; éditions Boiron 1984.