LA TENTATION DU REDUCTIONNISME, DU SYSTEME ET DE LA TOUTE PUISSANCE PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Philippe Marchat   
Jeudi, 06 Octobre 2011 08:49

Je voudrais évoquer, ici, trois écueils qui peuvent faire échouer le navire homéopathique, trois menaces qui le guettent. Le plus drôle, si je puis dire, en tout cas le plus inattendu, est que ces trois menaces, ces trois travers et péchés d’orgueil sont trois reproches que nous faisons régulièrement à l’approche classique et dont nous croyons, un peu naïvement, être exempts.

La tentation du réductionnisme :

Nous mettons souvent en avant et critiquons régulièrement, à juste titre, la tentation scientiste de ne rien prendre en compte qui ne vienne d’elle, sa croyance naïve de dire le vrai sur le réel, que celui-ci se réduit à ce que qu’elle en dit, l’idée un peu simpliste qu’elle véhicule que de la santé, de la maladie et de leur prise en charge, seul importerait  ce que les sciences médicales en disent.

Ces critiques sont pertinentes. Elles ne justifient pas, pour autant, nos propres illusions et naïvetés. La tentation réductionniste est, ainsi, présente, aussi, dans notre champ. Ses deux avatars principaux en homéopathie sont :

L’incantation holiste :

« Le tout est plus que la somme des parties ». C’est vrai et fort bien. N’en demeure pas moins qu’une fois cet énoncé lancé et répété, reste à mieux étayer et expliciter ce que l’on entend par « tout ». Comment est-il constitué ? Comment fonctionne-t-il (répondre, ici, « comme un tout » ne fait guère avancer les choses, n’est-ce pas ?) ?

De plus, Edgar Morin rappelle dans un livre consacré à la pensée complexe (« Introduction à la pensée complexe »), que le « tout est également moins que la somme des parties ». Or, jamais, je ne vois cette idée reprise et développée. Pourtant, en médecine, cet énoncé possède une vraie pertinence. Je ne prendrais que quelques exemples, très simples. Une fracture traumatique du col du  fémur. C’est bien un problème de partie indépendamment du tout. Certes, cela ne fait pas, me dira-t-on, partie des maladies chroniques décrites par Hahnemann. Mais quid d’un diabète insulinodépendant, de la prise en  charge d’un patient dialysé, d’un autre ayant une hypertension oculaire à 25 ? Il est évident que leur tableau global, tel que nous l’abordons en homéopathie, ne recouvre pas les pathologies concernées. Je veux dire que le diabète insulinodépendant, l’insuffisance rénale majeure, l’hypertension oculaire maligne ne sont, jusqu’à preuve du contraire, nullement accessible à un traitement global homéopathique.

En fait, pour toutes les maladies pour lesquelles nous sommes convaincus et pour lesquelles nous constatons qu’un traitement homéopathique seul ne peut pas résoudre le problème, il y a une « partie » dysfonctionnant indépendamment du tout. dans le cas de l’autisme, de la plupart des autismes, n’y a-t-il pas un dysfonctionnement cérébral et/ou neurosensoriel indépendant du reste du fonctionnement somatopsychique ? Pour un schizophrène délirant, n’est-on pas, la plupart du temps, devant un individu dont une « partie », manifestement, dysfonctionne de manière majeure et selon sa logique propre ?

Je pense que nous devrions être capables de penser ces « situations limites » et capables, aussi, de réfléchir à leurs conséquences sur la notre conception que ne devons avoir de ce qu’est le tout.

L’énergie vitale pour rendre compte de tout :

Là, aussi, il me semble que nous tombons dans la tentation réductionniste. Dire que les maladies sont dues à un déséquilibre de l’énergie vitale, que la guérison provient de la prescription d’un médicament homéopathique agissant sur cette même énergie vitale, c’est, vraiment, se contenter à peu de frais. C’est, surtout, réduire drastiquement son horizon de pensée et se priver d’une connaissance plus large et plus riche de la santé, de la maladie et des voies de la guérison.

Il importe, pour toute discipline, de reconnaitre qu’il restera toujours de l’inconnu, de l’ignorance. Il faut, cependant, distinguer la saine pensée d’humilité qui consiste à se dire qu’on ne pourra jamais tout connaitre, tout savoir, tout éclaircir (contre la tentation scientiste donc) avec une pensée de démission qui , sous prétexte qu’on ne pourra jamais tout savoir, se satisfait de répéter une vieille antienne sans contenu. De plus, comment ne pas voir que tout ramener à l’énergie vitale c’est être aussi réducteur et naïf que le plus scientiste des scientistes et s’imaginer avoir trouvé « le » fondement ultime.

La tentation du système :

Tel le serpent de mer, elle réapparaît régulièrement. On l’a connu, dans le passé, sous la forme des matières médicales constitutionnelles de Zissu, par exemple. Aujourd’hui, elle explose avec les travaux de Sankaran et Scholten qui ont l’air de penser que le monde a été créé pour rentrer dans des cases. Chez Sankaran la volonté de faire système est telle qu’il n’hésite pas, d’ailleurs, à adosser sa méthode à quatre « logiques » différentes au service d’une présentation arbitrairement « cohérente ».

La connaissance des remèdes du règne animal est basée, pour lui, sur l’analogie fonctionnelle entre le vécu du patient, ses sensations, et les aspects fondamentaux du comportement animal. Cette démarche qu’il n’est ni le premier ni le seul  à utiliser semble féconde et légitime.

Par contre, pour les minéraux, il se base, à la suite de Scholten, sur un a priori théorique, la classification périodique et l’idée que l’action, l’indication du  remède homéopathique est dérivée de sa place dans le tableau. Le tableau est, également, présenté comme représentant une sorte de cheminement initiatique et développemental de la matière et, par analogie, est appliqué à l’être humain. Pour les remèdes-animaux, Sankaran ne se fonde pas sur une classification mais sur   un  vécu. Pour les minéraux, le vécu est supposé directement, et de façon complètement fiable, déductible de la classification. Quel « pari » apriori pour ce champion de l’absence déclarée de tout présupposé théorique !

Pour les végétaux, Sankaran change encore de raisonnement, sans donner le moindre argument logique pour cette décision, et fonde sa classification sur un nouvel a priori. Il n’hésite pas, ainsi, à attribuer aux différentes familles botaniques une constance et une similarité d’action sur l’être humain, qui est postulée et nullement ancrée dans les faits. Famille botanique devient famille homéopathique, contre toute évidence (y compris chimique ce qui est contradictoire, soit dit en passant, avec le raisonnement pour les minéraux). Ainsi, deux solanées, l’une toxique et mortelle, l’autre comestible et mangé chaque jour dans les pays méditerranéens donc de composant chimiques essentiels très différents, se trouvent renvoyés au même vécu et au même impact sur l’être humain. On pourrait faire la même remarque avec les renonculacées et, en fait, pour la plupart des familles botaniques.

L’utilisation des « miasmes », elle aussi, laisse rêveur. On est en pleine illumination classificatrice. Certes, puisque l’être humain  a été, en tant qu’espèce, c'est à dire d’un point de vue général, non individuel, la victime de fléaux, permanents au cours du temps, il est logique de penser qu’il y a une « affinité » entre ces maladies et l’homme. Mais que dire de plus ?

Attribuer un miasme à un remède animal n’a aucun intérêt, pas même dans la méthode de Sankaran. Car c’est bien l’analogie comportemental entre l’animal-souche et le patient qui prévaut. Ces miasmes sont, manifestement, rajoutés a posteriori pour « faire système »… artificiellement.

Pour les plantes, Sankaran se sert de cette sensibilité humaine à telle ou telle maladie et du vécu qui a du, logiquement, y  être associé, pour déterminer un ensemble de coordonnées, lui permettant par croisement avec la place dans la famille botanique d’établir un tableau. Mais en quoi la sensibilité de l’être humain à telle ou telle infection peut elle, logiquement, se refléter dans des plantes ? Il n’y a là aucune logique, pas même, non plus, d’analogie. Rien qu’une spéculation.

Enfin, considérons le cas des deux familles botaniques des solanacées et des renonculacées. Il est bien beau de les faire rentrer dans 10 cases ! Mais, dans la mesure où leurs vrais effectifs sont de 2 500 espèces et 95 genres pour les solanacées (comprenant des plantes herbacées, des arbustes, des arbres et des lianes…renvoyant, bien évidemment (sic !), au même vécu humain)  et 1500 espèces réparties en 50 genres environ pour les renonculacées, le tableau ne va tarder à être quelque peu exigu. Comment faire rentrer, ne serait-ce que 50 genres de renonculacées dans un tableau à 10 colonnes ? Il va donc falloir placer 5 à 10 plantes par colonne, ce qui rendra inutilisable le tableau ou l’agrandir, le subdiviser, bref le détruire, l’abandonner et constater son caractère factice. Gageons que tout cela ne sera qu’une question de temps.

En un mot, la tentation du système, c’est croire le travail abouti, accompli. Croire que le réel est conforme au besoin d’ordonner du cerveau humain. C’est, surtout, et hélas, clore la connaissance, l’enfermer dans une structure fixe et figée, lui ôter toute vie.

La tentation de la toute-puissance :

Elle se trouve, en filigrane, derrière les deux tentations précédentes. Et les pétitions de principe « ma démarche ne prétend pas tout expliquer, » etc. ne sont, là, que pour la rhétorique.

Trois autres éléments me paraissent témoigner d’une tentation de toute puissance homéopathique.

L’idée que « les limites de l’homéopathie sont celles de l’homéopathe », phrase complètement mégalomane… Bien sur, beaucoup l’utilisent pour rappeler la difficulté et la subtilité de la pratique de l'homéopathie. Et il est vrai que, souvent, les échecs d’une prescription homéopathique doivent plus à un mauvais choix du médicament qu’à une limite intrinsèque de l'homéopathie. Mais passer de « les limites de l’homéopathie sont, souvent, celles de l’homéopathe » à la phrase « les limites de l'homéopathie sont celles de l’homéopathe » c’est, au sens propre, à la lettre, dire que l'homéopathie, en elle même, est sans limite, toute puissante ! Et c’est irresponsable…

La fascination, un peu naïve, pour les dilutions astronomiques. Je pense à la phrase de Kent dans sa matière médicale d’Hepar sulfur qui dit préféré être enfermé dans une pièce avec dix nègres (sic) munis de lames de rasoir plutôt que de devoir subir une prescription inappropriée de haute dilution ! On mettra de côté la référence aux « nègres » que l’on resituera dans l’époque. Quand  à moi, quand  à tous nos chers confrères, je n’en doute pas, je préfèrerai que l’on me prescrive une haute dilution erronée …

Il y a, me semble-t-il, régulièrement dans l’annonce des chiffres de dilutions prescrits une sorte de « frisson », dont je ne sais s’il est de terreur ou de plaisir qui, relève, du moins le crois-je, du fantasme de toute puissance. Quelle différence trouver par rapport à l’allopathe tout content de prescrire, pour une rhinopharyngite, le dernier antibiotique ruineux qui pourrait venir à bout d’une méningite ? Là, dans les deux cas, on se sent « fort » !

L’absence de toute réflexion sérieuse sur la nécessaire articulation entre homéopathie et allopathie et donc les   limites réelles de l'homéopathie.

Une critique, souvent  facile, un peu oublieuse, des mérites de l’allopathie, pousse, trop souvent, les médecins homéopathes à se considérer « en opposition » à l’approche classique au lieu de le faire dans une saine articulation. De plus, ne pas estimer avoir à s’articuler aux autres, donc à définir notre champ légitime et celui, non moins légitime, de l’autre c’est, une fois encore, par « oubli », en creux, laisser flotter l’idée que l'homéopathie pourrait tout.

Je trouve toujours étrange, pour ne pas dire suspect, l’indifférence de certains homéopathes au dialogue avec les différentes sciences. A la saine nécessité de s’y confronter. Je ne dis pas de s’y soumettre mais de s’y  confronter. Sereinement et lucidement. Comme si ils préféraient s’imaginer avoir complètement raison « dans leur coin » plutôt que s’exposer à devoir remettre en cause telle ou telle certitude du fait du dialogue…puisque tout dialogue amène à évoluer.

Voila. Je pense qu’un petit peu d’esprit critique ne peut faire de mal à personne. .. Cette remarque vaut, bien évidemment pour l’auteur de ces lignes et j’invite tous ceux qui trouveraient mes propos déplacés, exagérés ou de mauvaise foi à me le signaler.

Mise en ligne : octobre 2011