QUAND HEGEL ET SCHOPENHAUER PARLAIENT D'HOMEOPATHIE PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Philippe Colin   
Lundi, 28 Mars 2011 06:57


Hegel (1770-1833), Schopenhauer (1788-1860), et Hahnemann (1755-1843) sont contemporains. Il se trouve que les deux premiers ont écrit sur l’homéopathie, non pour en dénigrer la nature ou l’efficacité, mais pour faire des remarques d’ordre général que j’avais relevées dans mon ouvrage « Philosophie de l’homéopathie ». Ces remarques, très pertinentes et toujours d’actualité, m’ont amené à écrire cet article, pour approfondir les réflexions de ce livre.

HEGEL et l’homéopathie

Georg Wilhelm Friedrich Hegel a consacré quelques lignes à l’homéopathie dans son ouvrage Philosophie de la nature. Ce livre a eu deux traductions françaises, une en 1865 (Librairie philosophique de Ladrange, Paris), et une autre plus récente en 2004 (aux éditions Vrin Paris).

Hegel connaissait les principes de l’homéopathie, en écrivant que « le remède (homéopathique) a la capacité de produire la même maladie dans un corps en bonne santé » et « permet de stimuler une force saine qui agira en direction du dehors » (page 207, édition 2004).  Il compare alors l’action du médicament homéopathique à celle du magnétisme (en vogue à l’époque), ayant peut-être l’intuition que le mode d’action de l’homéopathie est davantage d’ordre physique que chimique.

Il émet cependant des réserves dans les lignes suivantes : « Dire quels sont les véritables remèdes, c’est difficile. Sur cette connexion d’une maladie avec son remède, la Materia Medica n’a pas encore proféré le moindre mot rationnel, mais l’expérience est censée seule, ici, décider ». Nous voyons ici la critique principale qui aura sa raison d’être tout au long de l’histoire de l’homéopathie : celle-ci repose trop, déjà pour Hegel, sur l’expérience, et pas assez sur la raison,  et sur un raisonnement théorique. Hahnemann a toujours fulminé contre les élaborateurs de théories, et la grande majorité des médecins homéopathes lui ont emboité le pas et ont continué à dénigrer toute recherche théorique, encore tout récemment comme Lise Wurmser en 1975 et en 1984 (Réflexions sur la recherche en homéopathie, L’homéopathie Française, 1975, 10, 603-620, et La recherche en homéopathie, L’Homéopathie Française, 1984, 1, 19-36). Cette recherche théorique ne connaîtra un essor que ces deux dernières décennies, essayant de combler ce retard. Cette lenteur explique sans doute en grande partie les difficultés actuelles de la médecine homéopathique.

Cette réflexion théorique se fera de deux manières : tout d’abord, par la philosophie, c’est ce que Philippe Marchat avait commencé à faire dans ses différents articles dans la revue « L’Homéopathie Européenne » et dans ses deux ouvrages ; et aussi avec Madeleine Bastide et  la philosophe Agnès Lagache, qui ont élaboré plusieurs pistes de recherche, hélas trop peu connues (nous y reviendrons dans un prochain article). Je leur ai emboîté le pas quelques années plus tard avec mon livre sur la philosophie de l’homéopathie. Le deuxième volet de la recherche théorique est constitué par la physique théorique, en particulier par les travaux de Lionel Milgrom parus dans la revue « Homeopathy », où il reprend l’hypothèse originelle de Samuel Hahnemann du mode d’action plus physique que chimique du médicament homéopathique. Je renvoie le lecteur à mon article sur la physique quantique sur ce site homéophilo pour plus de développements. Souhaitons simplement que cette recherche théorique soit encore plus approfondie, car elle est incontournable pour assurer l’avenir de notre discipline.

 

SCHOPENHAUER et l’homéopathie

J’avais eu la chance, au cours de mes recherches bibliographiques, de trouver dans une librairie de Saint Brieux un petit ouvrage d’Arthur Schopenhauer, Philosophie et Science (Livre de Poche, 2000). Ce philosophe y consacre un court passage sur l’homéopathie au sujet des thérapeutiques par rapport à la maladie : « L’allopathie ou énantiopathie combat de toutes ses forces le fait en question ; l’homéopathie, de son côté, s’efforce de l’accélérer ou de le fortifier, quand elle ne va pas, en le surchargeant, jusqu’à en dégoûter la nature. Les deux écoles veulent en savoir donc plus que la nature elle-même, qui connaît certainement aussi bien la mesure que la direction de sa méthode curative. Aussi convient-il de préférer la physiatrique (la médication naturaliste) dans tous les cas qui n’appartiennent pas aux exceptions mentionnées ; seules les guérisons que la nature opère elle-même et par ses propres moyens sont solides ».

Schopenhauer effectue ici une critique beaucoup plus radicale de l’homéopathie (comme de l’allopathie). Il considère que ces thérapeutiques ne sont que des pis aller, et que seule la nature permettra une guérison solide et durable. Schopenhauer entend par « nature » l’ensemble des forces de vie, des propriétés qui font la spécificité des êtres vivants. Cet ensemble, pour lui, permettrait de mieux assurer la guérison de la maladie. Ceci va complètement à l’encontre de ce que disait Hahnemann : la force vitale à elle-seule ne suffit pas, il faut des médicaments. On assiste là à deux conceptions radicalement opposées des rapports entre maladie et être humain. Schopenhauer considère que le malade doit pouvoir trouver dans son être propre les forces ou les moyens qui lui permettront de se débarrasser de son affection, et que ce sera le seul moyen d’obtenir une guérison durable. Notons qu’il n’entend pas par nature des moyens « naturels » extérieurs au patient (comme pourraient l’être la phytothérapie, le magnétisme, l’acupuncture par exemple), mais bien les ressources internes propres à la personne humaine.

Il n’est pas étonnant dès lors que Schopenhauer ait été considéré comme la source philosophique principale des disciplines psychanalytiques. Celles-ci reposent sur une conception endogène de la maladie dans sa variante psychogène (voir l’article sur l’anthropologie de la médecine homéopathique) : la maladie physique a pour principale source la non réalisation de ce que nous désirons secrètement, ou sa symbolisation (La Rochefoucauld, dès le 17ème siècle) : la maladie part donc de l’intérieur du sujet, et sa guérison ne pourra se faire qu’à partir des forces internes au sujet, et non de l’extérieur. Il faut remarquer en passant que cette conception repose sur une vue optimiste de l’être humain, et qu’elle va bien à l’encontre du pessimisme généralement attribué à Schopenhauer.

La réponse à Schopenhauer ne peut être que nuancée : il est vrai que dans bien des cas, la personne malade pourrait faire un travail sur elle pour comprendre les raisons qui la poussent à être malade, cette compréhension pouvant suffire le plus souvent (mais pas toujours) à guérir dans de nombreuses maladies. Il existe cependant plusieurs exceptions importantes : le petit enfant n’en est pas capable seul (il lui faut l’aide d’un adulte), l’usure de l’organisme de la personne vieillissante entraîne des troubles (articulaires et/ou vasculaires en particulier) qui sont, tout comme la mort, inéluctables. Le travail doit se faire en amont, par une prévention efficace des effets délétères du vieillissement, et il peut se continuer pendant la vieillesse, par un travail personnel d’entretien des capacités physiques, intellectuelles et spirituelles (et par là, nous pouvons rejoindre Schopenhauer). Mais malheureusement, ce travail n’existe pas toujours de manière efficace, et il ne suffit pas toujours à tout empêcher. Il existe par ailleurs des pathologies telles que certaines maladies psychiatriques, les cancers, les maladies infectieuses graves, le diabète, qui échappent la plupart du temps aux capacités d’auto-guérison de la personne. Le problème du médicament en général (et le médicament homéopathique n’échappe pas à cela), c’est qu’il peut dans certains cas servir de prétexte à éviter de faire ce travail de connaissance de soi  indispensable à toute personne. Même s’il est vrai que le médicament homéopathique, par son innocuité, peut parfois servir sans risques de révélateur, en soulageant une souffrance qui aveugle le malade et l’empêche de suivre l’adage socratique « connais-toi toi-même ». Plus généralement, on peut dire que la maladie et la souffrance font partie intégrante de l’existence humaine, même si elles ne sont pas forcément obligatoires. Et pour les combattre, il existe une pluralité de moyens qu’il ne faut pas opposer, mais utiliser au mieux, en complémentarité quand cela est possible ou nécessaire.

 

En conclusion

Ces deux grands philosophes, il faut d’abord le souligner, ne contestent pas le bien fondé du médicament homéopathique.  Ils abordent deux grands problèmes généraux de la médecine : tout d’abord, avec Hegel, la nécessité d’une réflexion philosophique sur la thérapeutique et sur les autres aspects de la médecine, tels que par exemple les rapports entre santé et maladie, entre corps et psyché. Le deuxième sujet de réflexion, avec Schopenhauer, est la (trop grande ?) place du médicament dans la maladie.