REVUE DE LIVRE : CE QUI NOUS FAIT PENSER PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Philippe Colin   
Lundi, 01 Novembre 2010 14:49

REVUE DE LIVRE : CE QUI NOUS FAIT PENSER (La Nature et la Règle)

Jean Pierre Changeux, Paul Ricoeur.

Editions Odile Jacob, 1998.

 

Il nous a semblé intéressant de commenter brièvement ce livre car il illustre bien à nos yeux certains décalages pouvant exister entre médecine homéopathique et médecine allopathique.

Ce livre montre la rencontre de deux hommes: Jean-Pierre Changeux est un scientifique reconnu dans le domaine des neurosciences, adversaire du dualisme corps-esprit. Paul Ricoeur était un philosophe renommé, adepte de la phénoménologie et de l’herméneutique. Si la phénoménologie a été bien décrite sur notre site par Philippe Marchat (résumons la par « l’ambition d’aller aux choses mêmes »),  nous n’avons jamais parlé d’herméneutique : celle-ci est définie par Paul Ricoeur comme étant la méthode interprétative des textes, l’accent étant mis sur « la pluralité des interprétations liées à ce que l’on peut appeler la lecture de l’expérience humaine » (page 11). Paul Ricoeur dénonce d’emblée à la formule utilisée par certains : « le cerveau pense », et oppose le corps objet au corps vécu, au corps subjectif (page 23).

On voit bien dans tout le long du livre la différence entre les deux hommes : la volonté de Jean-Pierre Changeux est d’  « unir l’anatomique et le comportemental, le descriptif neuronal et le perçu-vécu » (page 26), Paul Ricoeur différencie bien le langage du corps et celui de la pensée (page 28).

Il est piquant de constater que les références de Jean-Pierre Changeux par rapport à Spinoza (au sujet de la connaissance de l’homme) soient contestées par Paul Ricoeur : celui-ci demande à son interlocuteur de considérer la pensée de Spinoza dans son ensemble, sous-entendant que la lecture de Jean-Pierre Changeux est partielle, ce que reconnaît d’ailleurs tout de suite après ce dernier (page 32). Il en est de même pour la lecture de Descartes, différente pour les deux hommes, Paul Ricoeur exprimant son désaccord avec la suspicion de la part de son interlocuteur quant à l’honnêteté intellectuelle de Descartes (page 48). Visiblement, leur lecture de ces deux auteurs, Descartes et Spinoza, Jean Pierre Changeux se référant à Spinoza et critiquant Descartes  pour affirmer son monisme, Paul Ricoeur ayant une attitude plus nuancée, dénonçant les « expressions raccourcies » et les « courts-circuits sémantiques » de certains scientifiques,

Le désaccord entre les deux hommes se retrouve quelques pages plus loin, Paul Ricoeur affirmant à la différence de Jean-Pierre Changeux, que « le discours du psychique comprend le neuronal et pas l’inverse » (page 53). Page suivante, il exprime ses réserves quant à la causalité effectuée dans le passage du neuronal au psychisme. Et page 57, il exprime encore d’autres réserves dans le passage du pathologique au normal : ce n’est pas parce que quelque chose est explicable dans un sens (somatique – psychique) dans certains cas pathologiques, que cette explication reste valable dans tous les cas, en particulier dans le fonctionnement dit normal.

Paul Ricoeur établit bien la différence entre lecture phénoménologique d’une situation d’observation et la lecture scientifique de cette même situation (page 75). Très schématiquement, on peut caractériser l’observation scientifique comme étant une relation d’objectivation, la lecture phénoménologique étant une relation où « le sujet se connaît lui-même ayant un objet en face de lui ». On pourrait ajouter un troisième type de lecture, celle de sujet à sujet, telle qu’on la voit dans la relation de type psychanalytique. Cette différence de regard est fondamentale à mes yeux pour expliquer les difficultés de relation entre homéopathie et allopathie, entre médecine subjectivante et médecine objectivante.

Les deux hommes s’opposent sur l’introspection, Jean-Pierre Changeux émettant l’idée qu’ « une physique de l’introspection devient possible », Paul Ricoeur disant non à cette hypothèse (pages 76-77). Ce dernier dénonce ensuite une simplification trop importante du psychisme pour pouvoir le corréler à des modèles neuronaux (page 81), Jean-Pierre Changeux répondant que l’on ne peut procéder que par réduction.

Les références philosophiques de Jean-Pierre Changeux concernent également (en plus de Spinoza) le philosophe grec Démocrite qui était atomiste et que condamnait Hahnemann (page 119). Il affirme son matérialisme et parle de « mort du vitalisme » (pages 180-181). Paul Ricoeur s’oppose à ce matérialisme et l’on assiste pendant quelques pages à un passe d’armes intéressante. Rappelons que Hahnemann avait critiqué Démocrite, condamnait l’atomisme et le matérialisme. De plus, il avait pris ses distances vis-à-vis du vitalisme, même s’il se servait de ce concept pour expliquer ses conceptions de la maladie et de l’action du médicament.

Plus loin, Paul Ricoeur insiste sur l’importance de l’individualité, l’individuation et la globalité (pages 214-215), conceptions partagées par la pensée homéopathique.

Les deux hommes s’entendent sur leur projet global, qui est de « comprendre ce que c’est d’être au monde comme un homme » (page 258). Le moins que l’on puisse dire c’est que les chemins empruntés par les deux hommes sont différents.

Une différence supplémentaire importante est soulignée par Paul Ricoeur page 267, quand remarque le fait que son interlocuteur se cantonne au domaine de la causalité, sans envisager d’autres types de relation. Nous sommes ici tout à fait dans une des différences existant entre médecine allopathique, qui reste le plus souvent dans la relation de cause à effet, et l’homéopathie, qui a pris depuis ses origines ses distances vis-à-vis d’une relation purement causale.

Dans le chapitre suivant, intitulé « Ethique universelle et conflits culturels », Paul Ricoeur met en avant le pluralisme de nos sociétés contemporaines (page 271), alors que Jean-Pierre Changeux nous dit que l’existence de l’homme sur terre ne doit rien au surnaturel ou au magique, mais qu’il fait référence uniquement à « une nature matérielle, réalité unique et suffisante qui n’existe et ne comprend que par elle-même ». Pluralisme et monisme ont agité depuis toujours la communauté homéopathique, qui arrive cependant à vivre ensemble malgré ses différences. D’ailleurs, le monisme de Jean-Pierre Changeux n’a pas grand-chose à voir avec le monisme homéopathique : le premier est matérialiste, le second insiste avant tout sur la prescription unique d’un médicament, les considérations philosophiques passant au second plan, et étant très variables selon les personnes. Hahnemann lui-même, qui au départ était particulièrement intransigeant et n’acceptait pas la différence, était devenu beaucoup plus souple en prenant de l’âge, et acceptait plus facilement la controverse.

Les deux auteurs partagent la conviction « du caractère unique de chaque personne, de son caractère insubstituable » (page 289). Paul Ricoeur y arrive par le religieux, la raison et l’esthétisme, Jean-Pierre Changeux par les deux dernières raisons. Il resterait à Jean-Pierre Changeux d’expliquer comment il peut concilier objectivation, réduction et respect du caractère unique et irremplaçable du sujet humain… Quoiqu’il en soit, l’important dans ce passage est l’accent mis sur l’individu, attitude partagée par tous les homéopathes. Les raisons qui sous-tendent cela sont variables selon les médecins, mais tiennent toujours compte du caractère même de la prescription homéopathique, qui prend en compte cet individu humain unique et irremplaçable.

Le dernier passage qui nous a semblé intéressant de commenter est de Paul Ricoeur : « Il faut admettre que la discorde est une structure fondamentale de la relation interhumaine. Je suis contre l’angélisme, même sous sa forme rationaliste, auquel risque de céder une apologie du consensus sans dissensus dans la ligne de l’éthique de la discussion chère à Habermas » (page 318). Jean-Pierre Changeux approuve son interlocuteur : « l’expérience prouve en effet que l’on ne parvient à rien avec le consensus comme objectif ». Acceptons nos différences entre les divers courants homéopathiques comme entre homéopathie et allopathie : cela ne peut que nous enrichir mutuellement.

 

Pour conclure

Il nous faut recommander la lecture de ce livre, où le dialogue entre ces deux hommes se livre parfois à fleurets mouchetés, et où l’on assiste à deux visions différentes de l’homme : au-delà du matérialisme de l’un et des convictions religieuses de l’autre, trois éléments nous paraissent indispensables à souligner, qui montrent bien le fossé existant entre médecine objectivante allopathique et médecine homéopathique proche de la phénoménologie ;

1 – L’opposition entre les conceptions du corps objet et du corps vécu, entre l’objectivation d’une médecine allopathique et la prise en compte de la subjectivité de la part de la médecine homéopathique par la notion de corps vécu.

2 – Cette objectivation ne peut se faire qu’au prix d‘une réduction dommageable pour le patient. C’est cette réduction que nous devons refuser, que refuse Paul Ricoeur.

3 – La médecine homéopathique ne peut que se reconnaître dans le refus de la part de Paul Ricoeur de l’universalité du concept de cause à effet ; cette relation causale est un des fondements de la pensée de Jean-Pierre Changeux et de la médecine objectivante dans son ensemble.

Pour terminer sur une note d’espoir, il nous faut souligner que les deux hommes acceptent les différences et accordent une place prépondérante à l’individuation, même si le chemin qu’ils empruntent tous les deux n’est pas le même. Cette différence de cheminement pour un même but est à comparer aux concepts de médecine alternative et/ou complémentaire : soulager ou guérir le patient peut revêtir plusieurs chemins, parfois complètement différents, parfois complémentaires.

 

Philippe Colin