ESQUISSE DE DEFINITION BIOLOGIQUE DU CORPS VECU PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Philippe Marchat   
Lundi, 01 Novembre 2010 14:22

Esquisse de définition biologique du corps vécu : globalité et unité psychophysique

 

 

Je donnerai ici quelques éléments de réflexions que j’espère publier dans un livre d’ici 1 an ou 2. Ils ont pour but de donner un aperçu de ce que pourrait être le contenu scientifique du concept de corps sensible et vécu. Deux aspects sont essentiels : tout d’abord, étayer notre approche globale du fonctionnement de l’organisme sur l’intégration biologique telle que décrite scientifiquement. Ensuite, donner un premier éclairage logique aux correspondances entre la matière médicale homéopathique et le fonctionnement du corps humain grâce aux données de la génétique de l’évolution. Je ne traiterai, ici, que le premier point, le second fera l’objet d’un texte à part.

 

Intégration biologique et globalité :

 

Le premier point à défendre est que l'homéopathie peut soigner l’être humain dans sa globalité, au delà du découpage nosologique classique, pour la simple et bonne raison que l’organisme fonctionne comme un tout et qu’il est l’objet d’une organisation biologique qui intègre chaque fonctionnement apparemment local et partiel dans un fonctionnement global.

 

Une conception homéopathique de la maladie en tant que conséquence d’un dérèglement global des méta-systèmes de régulation organique deviendrait recevable et s’accorderait largement avec cette notion d’intégration biologique. Dès lors s’esquisserait une articulation et une  dialectique à mettre en œuvre entre l’approche objectivante dite « classique » et l’approche phénoménologique de l'homéopathie.

 

L'homéopathie appréhende la maladie en tant que dérèglement global des méta-systèmes de régulation organique, tandis que les thérapeutiques liées à la démarche objectivante (allopathie, chirurgie et thérapeutiques supplétives (hormonales par exemple)) traitent des dysfonctionnements organiques ou fonctionnels partiels considérés isolément.

 

L’important est ici de souligner que les deux approches ont leur validité pour peu qu’elles soient appliquer dans des cas relevant de leur bio-logique. Plutôt que de les opposer l’une à l’autre, l’enjeu véritable serait de tenter de dessiner, le plus rigoureusement possible, les frontières et recoupements de leurs deux champs respectifs.

 

Mais revenons à notre objet: l’organisme humain est l’objet et le sujet (c'est à dire l’acteur) d’une homéostasie constante. Celle-ci se fait, grosso modo, au travers d’une régulation faite au moyen de quatre systèmes de régulation : le système nerveux, le système endocrinien et le système immunitaire, sans oublier le psychisme. Ces quatre systèmes sont, eux mêmes, inter-connectés, ou, mieux, intégrés et forment, de fait, un méta-système de régulation.

 

Je n’appuierai mon propos, par souci de simplicité, que sur la double intégration neuroendocrinienne. Les fonctionnements neurologique et endocrinien sont fortement intégrés. Il n’est qu’à voir le rôle essentiel que joue, pour chacun d’eux, l’hypothalamus. Situé à la base du crâne, l’hypothalamus est connecté avec les principales régions cérébrales, notamment les aire sensorielles, mais se trouve également relié, par une tige fibreuse, à l’hypophyse qui lui est entièrement subordonnée ; or, celle-ci joue le rôle de chef d’orchestre de tout le système glandulaire. L’hypothalamus est ainsi une structure indistinctement neurologique et hormonale. Ses rôles principaux concernent la régulation de l’homéostasie de l’organisme et le contrôle des comportements dits « fondamentaux », les plus animaux, c’est à dire ceux dont l’expression assure la survie de l’individu (alimentation et défense de l’organisme) et de l’espèce (recherche du partenaire sexuel et reproduction). Mais les liens que l’hypothalamus entretient avec le néocortex « donnent » à ces comportements fondamentaux une coloration psychologique et émotionnelle indiscutable. En raison de sa double « nature », neurologique et endocrinienne, l’hypothalamus exerce son action à la fois par voie nerveuse et hormonale. La voie nerveuse utilise dans une très large mesure le système neurovégétatif tandis que la voie hormonale est facilitée par l’association de l’hypothalamus avec l’hypophyse qui entretient des rapports très étroits avec l’ensemble de toutes les glandes endocrines. L’essentiel est de bien comprendre que l’hypothalamus témoigne ainsi de la collaboration ou, mieux, de l’intégration des deux systèmes, nerveux et endocrinien,  qui sont les deux systèmes majeurs de communication et de régulation biologiques. Comme nous l’avons vu, ses liens privilégiés avec le néo-cortex ainsi que ceux du psychisme avec le système endocrinien et vice versa, montrent que nous sommes, de fait, devant une triple intégration psycho-neuro-endocrinienne.

 

Le système immunitaire est lui-même un système ubiquitaire, « réparti » dans la globalité du corps et intimement mêlé aux systèmes neurologique et endocrinien.

 

Cependant l’intégration biologique ne doit pas seulement se concevoir sur ce mode hyper centralisé. Comme l’a montré le neurobiologiste Antonio Damasio la totalité du corps est en inter relation avec les structures centrales[1]. C'est-à-dire que l’équilibre global ne dérive pas d’une intégration seulement centripète (la périphérie étant intégrée au centre (aux centres) mais il y a véritablement un équilibre dynamique unifiant qui s’établit entre la périphérie et les centres (de façon centripète et centrifuge).

 

L’ouverture de l’organisme humain :

Lla globalité et l’unité, au sens homéopathique, de l’être humain suppose de prendre en compte un autre aspect du fonctionnement biologique. C’est que le corps humain est un système ouvert. Véritablement et vitalement ouvert. Qu’il n’a aucune existence possible fermé sur lui-même.

 

Que si donc, on le décrit volontiers, par facilité, indépendamment de son inscription dans son environnement, la réalité est qu’il n’y a aucun fonctionnement du corps humain en dehors de ses échanges environnementaux et inter subjectifs. Dès lors, la notion de globalité s’enrichit. Le fonctionnement global du corps, à un moment donné, est toujours le reflet d’un équilibre dynamique du fonctionnement de chacun de ses organes, tissus et cellules, en relation avec son environnement.

 

Or, cet équilibre dynamique est le fruit d’échanges, certes moléculaires, mais tout autant informationnels et énergétiques qui lui permettent de s’’adapter à son environnement, en état de santé de façon optimale, en état de maladie de façon non optimale.

 

Ici, je voudrais souligner une convergence entre le concept de corps sensible et vécu et les travaux du Pr. Madeleine Bastide et d’Agnès Lagache. Celles-ci ont développé le concept de « signifiants corporels » et font une place majeure, à juste titre, à la notion d’équilibre dynamique informationnel de l’organisme. De ce point de vue, le corps sensible et vécu est un corps entièrement signifiant, un corps qui, en permanence échange des informations avec son environnement (ce que dit l’adjectif sensible) et qui, en permanence s’auto-perçoit, s’auto-informe (ce que dit l’adjectif vécu).

 

Conclusion :

 

Le caractère scientifique de l'homéopathie ne fait, selon moi, aucun doute. Par contre, je ne situe pas essentiellement celui-ci dans le fait de répondre positivement à tel ou tel essai clinique mal adapté à l’objet homéopathique et de fait peu contributif, en l’état actuel, pour asseoir l’efficacité réelle de l'homéopathie. Je pense que la reconnaissance de l'homéopathie passe, bien plutôt, par une rigoureuse et patiente définition du statut descriptif et du contenu biologique de son objet, la maladie vécue en tant qu’expression du corps sensible et vécu.

 

Le dépassement de la vision classique, parcellaire et « découpée » de l’être humain, ainsi que celui de la vision dualiste psyché/soma peuvent se faire grâce au regard original de l'homéopathie. Ce serait une grande avancée pour la conception médicale actuelle. Cela permettrait, également, de mieux asseoir la légitimité de l'homéopathie.

 

Il me parait possible de donner, grâce au recours au concept de corps vécu, une légitimité et un contenu scientifiques aussi bien à notre regard original sur la maladie, à notre objet, le vécu du malade, le tout en nous inscrivant dans les aspects les plus novateurs de la médecine et des sciences modernes. Globalité, individualisation et unité psychophysique de l’être humain n’apparaitraient plus comme des prétentions originales, voire fantaisistes de l'homéopathie, mais comme des dimensions biologiques « évidentes » s’inscrivant logiquement dans le corpus des connaissances médicales modernes.

 

La reconnaissance de la spécificité de l’objet de l'homéopathie et de sa convergence totale avec les connaissances biologiques modernes, me parait l’élément le plus fondamental, et dont tous les autres dépendent, pour conquérir la reconnaissance pleine et entière de l'homéopathie.

 

La mise en avant du contenu biologique du  concept de corps sensible et vécu permettrait de défendre sa spécificité, et d’ainsi défendre l’originalité et la validité de l'homéopathie sans contester celles de l’approche objectivante. Nous pourrions alors sortir de l’opposition actuelle et  nous proposer de redéfinir le champ médical moderne.

 

L'homéopathie y serait la modalité médicale du corps sensible et vécu. Son domaine sera le champ de la maladie vécue.

 

La médecine dite classique pourrait être redéfinie en tant que en tant que modalité médicale de la maladie objectivée.

 

A ces deux modalités correspondraient enfin, articulés l’un à l’autre, deux objets : le corps objectivé et le corps sensible et vécu.

 

Beaucoup de chemin reste à parcourir pour en arriver là ; beaucoup d’obstacles ne manqueront pas de se dresser sur la route. Ceci ne devrait pas nous décourager d’avancer dans la bonne direction…

 

 

Philippe Marchat

 


[1] Antonio Damasio, in « L’erreur de Descartes », Odile Jacob.