DEFINITION DE L'OBJET DE L'HOMEOPATHIE PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Philippe Marchat   
Lundi, 01 Novembre 2010 14:19

 

Le corps vécu : un objet pour la défense et la reconnaissance de l'homéopathie.

 

1) Les véritables enjeux de la reconnaissance de l'homéopathie

 

 

Les constantes attaques dont est très régulièrement victime l'homéopathie devrait nous inciter à nous poser quelques questions. Qu’est-ce qui rend notre position si vulnérable ? Pourquoi l'homéopathie rencontre-t-elle un tel ostracisme et une telle suspicion permanente ? Pourquoi nos tentatives et nos efforts pour faire nos preuves et être « pris au sérieux » sont ils, à chaque fois, considérés comme sans valeur, et plus souvent encore, régulièrement utilisés contre nous ? Quelle voie suivre pour obtenir une légitime reconnaissance ?

 

Deux positions me semblent irréalistes. La première, de croire que l’on va convaincre le monde médical officiel à coup d’essais cliniques. Tout d’abord parce que ceux-ci sont régulièrement « tournés » contre nous, ensuite parce qu’ils ne prennent nullement en compte trois spécificités essentielles de l'homéopathie, à savoir l’individualisation du traitement, la globalité de son action et son inscription dans le temps, dans la durée.  Je le dis donc comme je le pense : les essais cliniques ne convaincront jamais personne, tant qu’un travail préalable d’étayage conceptuel de l'homéopathie n’aura pas été accompli. En effet, des essais positifs ne pourront jamais valider la démarche homéopathique en elle même. Au mieux 10 essais cliniques très positifs, quasi-indiscutables (et y a-t-il jamais des essais indiscutables ?) ne témoigneraient que de l’effet positif de tels ou tels médicaments homéopathiques dans telle ou telle indication. Or, il faut être aveugle pour ne pas voir que l'homéopathie est contestée dans son principe même. Enfin, l’évaluation en double aveugle sur tel ou tel paramètre isolé est, par définition, inappropriée à l'homéopathie puisque celle-ci a une action globale. Si on évalue l’action de l'homéopathie sur la fréquence des crises d’asthme ou sur les résultats d’EFR, on sous évaluera systématiquement son action concomitante sur les migraines de tel patient, la tension de tel autre, les troubles du sommeil d’un troisième, etc. La poursuite d’essais cliniques est une voie, sinon sans issue, en tout cas très chaotique et « casse-figure », tant que le statut de l'homéopathie n’est pas mieux assuré de façon a priori. De surcroît, il nous faut obtenir des méthodes d’évaluation plus adaptée. Mais de quel droit ? Quelle raison, quelle motivation légitime invoquer ? Ici encore, nous retombons sur une faiblesse constitutionnelle de l'homéopathie : son incapacité à s’appuyer sur un objet défini. Je suis convaincu que ce sera seulement si nous parvenons à promouvoir une définition scientifique de notre objet que la communauté médicale pourra admettre la nécessité de mettre au point un instrument de mesure qui lui soit adapté. Ne nous y trompons pas ; sans objet défini reconnu, nous n’obtiendrons jamais la mise en place d’un cadre d’évaluation adapté. Depuis des années et des années, nous avons donc mis (par pression, par nécessité de survie, par bonne volonté aussi) la charrue avant les bœufs.

 

La deuxième position qui me paraît irréaliste est celle qui consiste à s’imaginer qu’on peut faire l’économie de toute reconnaissance. A ce train, l'homéopathie risque d’être complètement marginalisée, voire interdite, en tout cas de plus en plus dénigrée et déconsidérée, ce, d’autant plus que le renouvellement des générations d’homéopathes ne semble guère assuré, ce qui la laissera avec moins de défenseurs, à la culture homéopathique amoindrie.

 

Mais s’il faut tenter de faire reconnaître l'homéopathie et si la méthode des essais cliniques, dans sa forme actuelle, ne peut aboutir à cette reconnaissance, comment faire, quelle autre voie suivre ? Tout d’abord, mieux comprendre et identifier les véritables enjeux et raisons de l’hostilité à l'homéopathie. C’est ce que j’ai fait dans mon livre « La médecine déchirée[1] ». Disons en une formulation très concise, et trop rapide, que la médecine classique et la communauté scientifique se sentent, inconsciemment, menacée par l'homéopathie. Elles sentent confusément que ce que nous proposons ne rentre pas dans les cadres conceptuels actuellement admis. Il faut que chacun comprenne que c’est là la véritable raison qui fait que toutes nos tentatives d’obtenir une reconnaissance, toutes les démarches effectuées pour faire valider l'homéopathie, sont systématiquement rejetées ou considérées avec mauvaise foi, voire manipulées. Qu’on le comprenne une fois pour toutes : on ne peut pas convaincre quelqu’un qui pense, « sent » et/ou croit qu’il a tout à perdre à accorder cette reconnaissance.

 

Enfin, je pense que l’on doit légitimement se poser la question : « L'homéopathie est elle scientifique ? ». Je répondrais sans l’ombre d’une hésitation « oui ». Je dirai même que l'homéopathie, selon moi, a vocation à être une science. Mais, au fait, qu’est-ce qu’une science ? Le Robert répond « Tout corps de connaissance ayant un objet déterminé et reconnu et une méthode propre ». Si notre méthode est bien propre, si nous sommes capables de la présenter : individualisation par prise en compte des localisations, sensations, modalités, concomitants, approche globale, etc. force est d’admettre que notre objet n’est pas reconnu, pire qu’il est totalement indéterminé. Non pas que nous ne sachions y faire avec lui, c'est à dire avec le sujet malade et sa maladie. Mais nous nous sommes montré incapables, jusqu’ici, d’en donner (même à notre propre usage interne d’ailleurs) une définition déterminée.

 

Quelle crédibilité donnons nous vraiment, sérieusement, aux expressions comme les miasmes, la psore, la sycose, la luèse, l’énergie vitale, l’essence des remèdes, la science de l'homéopathie, toutes appellations plus ou moins ronflantes mais dont la grandiloquence masque mal le vide sous jacent ?

L'homéopathie est donc, à ce jour, une discipline sans objet (ce pour quoi d’ailleurs sa prise en compte est considérée sans objet par l’univers médical et scientifique classique). Et cette absence d’un objet digne de ce nom fait que, dans notre quête de reconnaissance, nous combattons sans arme véritable, sans objectif défini et sans véritable stratégie.

 

Autre point. Je crois que notre approche de la question de la reconnaissance de l'homéopathie témoigne d’un singulier manque de culture épistémologique ou, si l’on préfère, d’une bonne connaissance de l’histoire des sciences. Je renvoie le lecteur intéressé à deux ouvrages essentiels[2]. Dans « Eléments d’histoire des sciences », Michel Serres a mis en exergue la phrase suivante « La raison dans l’histoire savante ressemble à une naïveté » indiquant que la construction de la science a toujours été affaire de passion, pleine d’irrationnel, de luttes d’intérêts, etc. Autant dire que cette voie qui mène à tant de clarté rationnelle passe par des stades fortement éloignés de la raison, même si ces luttes si peu raisonnables ne manquent jamais de se faire en portant, fort haut, l’étendard du rationnel. Le second, « La science en action[3] » constitue une étude sociologique de « la science se faisant » dont l’auteur montre comment elle se transforme, peu à peu, en science « toute faite » qui devient alors la seule présentée, en omettant systématiquement ses conditions de construction.

 

Or ce qui se joue dans la question de la reconnaissance de l'homéopathie, pour nous comme pour la médecine classique et la communauté scientifique, est considérable et il convient d’en avoir pleine conscience. La médecine classique a beaucoup à perdre à nous faire une place[4]. Autant dire que ceux à qui il s’agit de faire prendre conscience de l’intérêt majeur de l’objet de l'homéopathie ne sont pas tant les médecins classiques (que je proposerais plutôt de « shunter » tant ils ont à perdre en nous reconnaissant) que la communauté des sciences de la nature et des sciences de l’homme.

 

2) Ce que devrait être notre principal objectif : faire de l’objet de l'homéopathie  un objet médical et scientifique essentiel et, de ce fait, incontournable

 

Il convient, selon moi, non pas tant de convaincre que de « s’imposer » en faisant l’objet de l'homéopathie un objet médical et scientifique essentiel et, du fait même, incontournable.

Un préalable s’impose si nous voulons qu’on nous écoute un tant soit peu à ce sujet : commencer par reconnaître que la question des ultra-hautes-dilutions pose, à juste titre, un véritable problème scientifique. Reconnaître que la possibilité de cette utilisation n’est, à ce jour, pas explicable et que nous sommes conscients du fait que, du coup, l’action de l'homéopathie paraisse, légitimement, incroyable à beaucoup…mais que, pour autant, nous ne pouvons que témoigner du fait que « pourtant, ça marche » et demander à la communauté scientifique de remplir son rôle, d’effectuer son devoir, à savoir s’attaquer au problème pour expliquer cette énigme surprenante. Ce préalable me parait fondamental car nous semblons, trop souvent, considérer ce fait comme « pas si extraordinaire » que çà … ce qui ne peut que pousser de nombreuses personnes, même de bonne volonté, au plus grand scepticisme, voire à la suspicion à notre encontre. Il convient donc de dire à la communauté scientifique que nous sommes conscients de « l’énormité » de la possibilité d’une action de telles dilutions mais que, néanmoins, le fait est là. L'homéopathie « marche ». On peut, certes, imaginer que l’action de l'homéopathie soit de type informationnel, on peut même dire qu’on pense que des phénomènes électromagnétiques entrent en jeu, que c’est au niveau énergétique que tout se joue, on ne doit pas dire, pour autant, que l’on en est sûr. Surtout, ce n’est pas à la communauté homéopathique de résoudre cette énigme mais à la communauté scientifique.

 

Il s’agit aussi de cesser d’avoir peur du dialogue avec la science, de se « défiler » devant elle ou d’accepter, a contrario, de passer sous ses fourches caudines. Il s’agit de parler avec la science d’égale à égale ; d’utiliser ses données fondamentales pour étayer notre propre objet ; de faire de notre objet une dimension essentielle de l’être humain que plus personne ne puisse repousser d’un revers de la main.

 

Il nous faut « lancer » sur la scène scientifique une définition conceptuelle de l’objet de l'homéopathie qui devienne incontournable et qui (puisque cet objet ne manquera pas d’être dérangeant pour certaines disciplines) pourra être repris par d’autres disciplines scientifiques dans leur domaine propre. Il nous faut arriver à faire que l'homéopathie, malgré les difficultés d’acceptabilité et de compatibilité qu’elle pose pour la « médecine classique » et la connaissance physique actuelle, ouvre un horizon d’enrichissement pour d’autres disciplines scientifiques.

 

En effet, dès qu’un objet scientifique existe réellement, dès qu’il a une existence solide et étayé, sa solidité se voit renforcée par sa capacité à être utilisé dans des champs extérieurs à sa discipline de naissance, par sa capacité à susciter échanges et dialogues avec d’autres disciplines. Or, pour dialoguer, il faut disposer d’un langage ou, mieux, d’un objet commun. Les mathématiciens et les physiciens parlent naturellement entre eux car ils disposent d’objets communs (équations, lois, théorèmes, modèles explicatifs, etc.). L’économiste et le sociologue possèdent également de tels objets (la consommation, le pouvoir d’achat, les catégories sociales, les professions exercées), de même pour le généticien et l’anthropologue (leurs objets communs sont la définition de l’homme, le concept d’évolution, etc.). Le linguiste et le psychanalyste échangent facilement car l’objet langage est essentiel et constitutif de leurs deux disciplines. L'homéopathie doit donc définir son objet et le faire d’une manière qui permettent aux spécialistes et scientifiques d’autres disciplines de s’y référer « naturellement », de se l’accaparer, de l’utiliser, d’y trouver des affinités avec certains de leurs objets propres.

3) Définition conceptuelle de l’objet de l'homéopathie : le corps sensible et vécu

 

Je rappellerai ici certaines données que j’ai déjà maintes fois développées. L'homéopathie possède une démarche d’observation phénoménologique, c'est à dire que nous étudions la maladie, non pas à la recherche de qu’elle serait « en soi », en tant qu’entité « séparée » et autonome du sujet malade (ce que fait et qui définit la médecine objectivante, dite « classique »), mais en tant qu’expérience sensible et vécue, en tant que vécu singulier. Le point de vue phénoménologique, c'est à dire homéopathique, est qu’une maladie est toujours l’être malade singulier d’un sujet singulier, une façon déterminée d’être malade, une manière de « faire » sa maladie quelque soit la définition nosologique que l’on puisse, par ailleurs et tout à fait légitimement, en donner. Tout ceci aboutit à un concept qui est celui de corps sensible et vécu[5]. Nous considérons donc la maladie en tant qu’expérience existentielle, en tant que maladie vécue. Cette définition phénoménologique a le mérite de donner un contenu rigoureux et solidement étayée à notre méthode d’observation. Un autre mérite est d’inscrire l'homéopathie dans un des trois courants majeurs de description du corps au XX° siècle : le corps objectivé (et non objectif) de la médecine classique, l’image du corps de la psychanalyse et le corps vécu de la phénoménologie.

 

Je ne crois évidemment pas qu’il nous suffira d’avancer ce simple concept, valide au plan descriptif, pour que l'homéopathie soit automatiquement reconnue. Mais ce me semble un bon et puissant moyen pour faire une première irruption sur la « scène » scientifique et médicale. Cependant une définition purement conceptuelle ne suffira pas. A ce stade, l’objet de l'homéopathie pourrait acquérir un statut intellectuel et « philosophique » solide, ainsi qu’une légitimité nouvelle en tant qu’instrument d’observation de la réalité humaine. Si cette définition conceptuelle est susceptible de constituer un premier pas très important, elle reste cependant insuffisante. Il faut aussi et en même temps donner un contenu scientifique et biologique à ce concept. Aussi la question se posera-t-elle aussi : ce corps sensible et vécu, cette maladie que nous appréhendons selon une approche phénoménologique rigoureuse, comment l’articuler aux données de la science ?

 

J’aborderai ces différents éléments dans d’autres textes de ce site.

 

5) Le corps vécu : un outil conceptuel majeur à la disposition de la communauté homéopathique

 

Je propose à la communauté homéopathique d’adopter le concept de corps vécu comme définissant l’objet de l'homéopathie, à un double point de vue, descriptif et biologique. Les concepts sont des outils très puissants. A chaque membre de la communauté homéopathique de s’emparer de cet outil pour l’utiliser dans sa démarche propre. Aux promoteurs d’essais cliniques de faire valoir la spécificité de notre objet et d’insister pour obtenir la mise au point d’un modèle d’évaluation qui lui soit adapté. Aux syndicalistes de promouvoir et s’appuyer sur une définition rigoureuse et « conforme aux données de la science actuelle » de l'homéopathie pour demander que l’on respecte davantage celle-ci et ceux qui la pratiquent avec compétence et passion. A chaque médecin homéopathe, dans ses rencontres et échanges divers, d’utiliser, pour mieux se faire entendre, cet outil nouveau et cet objet à partager avec d’autres disciplines. Je pense réellement que le concept de corps vécu est susceptible d’intéresser physiciens, chimistes, biologistes, neurobiologistes, anthropologues, généticiens, zoologues, botanistes, psychologues, psychanalystes, etc. La reconnaissance de la spécificité de l’objet de l'homéopathie me parait l’élément le plus fondamental, et dont tous les autres dépendent, pour conquérir la reconnaissance pleine et entière de l'homéopathie.

 

Philippe Marchat. Mise en ligne : février 2009.

 

 

 


[1] Philippe Marchat, Editions Privat, 2001, actuellement disponible au seul Centre Liégeois d’Homéopathie ou auprès de l’auteur.

[2] Michel Serres, « Eléments d’histoire des sciences » et « La science en action ».

[3] Bruno Latour, « La science en action »,

[4] Cf. la conclusion : en effet, reconnaître véritablement l'homéopathie ne peut qu’amener à redéfinir la médecine dite classique.

[5] J’ai défini et développé tout cela fort minutieusement dans « La médecine déchirée », opus cité.